Pourquoi parler soulage ? Cette question a émergé depuis ma première rencontre avec une clinicienne. L’adolescent que j’étais alors a eu l’occasion de faire la découverte de cette étrange vérité qui s’est peu à peu agrémentée d’un point d’interrogation. En quoi ces vocalises, ces sons produits par l’air, le larynx, les cordes vocales et enfin la bouche peuvent-ils avoir un effet si important sur le psychisme et le corps, au point parfois d’influencer l’organisme d’un être parlant ?
Il y a un étrange contraste entre la fausse évidence (quel beau pléonasme) de ce postulat, et le vertige qui accompagne son explication, à l’instar du phénomène de gravité, si évident et mesurable, et pourtant si complexe à comprendre. Il y a sans doute un élément de réponse que nous pourrions dès à présent considérer : l’explication et la compréhension appartiennent au registre du Moi, cette instance qui se croit en mesure de tout saisir. Parler en psychothérapie et associer librement ses pensées en psychanalyse invoquent l’être et l’engage à se construire au-delà de ce que son Moi s’imagine com-prendre. L’effet bénéfique, voire transformateur de la parole lors d’une cure ne saurait s’accommoder de la bonne volonté du Moi soucieux de réduire l’être qui se cache sous ses jupes à un fonctionnement, à un logiciel de pensée, à un trousseau de clefs. Il s’agit de se laisser traverser par ce qui sort de notre bouche – et c’est un psychanalysant qui parle – malgré soi, dans un flot aussi contenu que peut l’être une diarrhée. Alors le corps, crispé, douloureux, éreinté parfois, exprime ses tensions en larmes, en morve et parfois même en vomi ; en cure, ces fluides sont transformés en paroles qui à leur tour construisent l’être, et sa responsabilité face à son désir. Il ne s’agit plus de vivre physiologiquement, il s’agit d’exister symboliquement.
À la lumière de ces concepts, et ce serait entendable, la réponse à notre question n’apparaît sans doute pas plus éclairante. Le phénomène, en tant que chose du Réel repérable dans l’organisme de l’être parlant en cure (par les organes de la gorge et de la bouches mobilisés par la parole) semble n’avoir aucun lien avec ce Symbolique si précieux pour la psychanalyse freudo-lacanienne. Il est d’ailleurs vrai que nombreux sont les malades et patients à se trouver sceptiques face aux effets d’un traitement ne reposant que sur la parole et l’écoute. « Mais parler ne va rien changer à ma situation ! » ai-je si souvent entendu, et si « associer librement » n’équivaut pas à seulement « parler », l’argument clinique ne fait pas toujours mouche. L’étrangeté apparente du traitement déroute bien souvent les Moi trop soucieux de leur intégrité pour entendre la souffrance de l’être qui l’a poussé à consulter.
Aussi, et pour donner une consistance plus claire et plus humaine à cette énigme qui accompagne toute parole bien dite puis entendue, voici la parole d’une psychanalysante qui, face à ses souffrances psychiques et corporelles, dit un jour en séance « Je voulais vous dire merci d’être un phare dans les tempêtes que je traverse. » Les retours du refoulé peuvent s’apparenter à une tempête, aux affects redoutables. Ne pas être seul, et pouvoir les dire librement sans voir s’effondrer celui qui les écoute permet d’entendre cet abominable imaginaire en tant que tel : seulement en tant qu’imaginaire.
Ou pour laisser à André Gide le soin de dire si finement : « Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. »