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Des factures et des lois

Un commissaire de police m’appelle. C’était attendu. Monsieur D., un patient que j’avais eu plaisir de recevoir le matin de cet appel n’était sorti de mon cabinet qu’après avoir parlé par téléphone au commissaire en question, réclamant, articles de loi à l’appui, la facture que je devais légalement lui délivrer, et que pourtant je lui refusais. Monsieur D. a donc été invité à déposer une main courante pour réclamer comme il se devait les deux fois 35€ de ses deux premières séances – et peut-être même les deux fois 1€ de ses deux dernières. Il part rapidement, satisfait peut-être de l’embarras dans lequel il pensait m’avoir mis et pressé qu’il devait être de réclamer son dû au commissariat.

Cette situation n’a rien d’étonnante. Elle est la résultante d’une logique sociale qui fonctionne dans le cadre d’un hôpital où la survie est de mise, mais incohérente – et même délétère – dans le cadre d’une psychothérapie. Demander à être rembourser de sa parole, de son engagement envers soi-même, de cet argent investi pour grandir enfin ne tire personne vers le haut. Être porté par l’autre est antinomique avec la position d’adulte qu’un être peut occuper pour son bien et celui des enfants dont il a la responsabilité.

Et c’est de cela dont j’ai dû m’entretenir auprès de Monsieur le Commissaire après le départ de Monsieur D. « Bon, maintenant, il faut rembourser ! C’est la loi ! » tonnait-il.  Mes arguments furent un à un entendus, à commencer par le fait clinique que je n’étais pas un marchand de tomates, et qu’au vu des moyens déployés par ce Monsieur D., la question de sa colère était peut-être plus intéressante à considérer que cette feuille de soin qu’il réclamait à corps et à cris. « Bon, poursuit le Commissaire, OK, vous dites que c’est clinique, mais ce que je dois vous dire, c’est que ne pas donner de facture, ça n’est pas légal. » Il m’a fallu une retenue certaine pour ne pas faire entendre qu’un bon nombre de moyens légaux existent pour qu’une grande part d’impôts et cotisations puissent échapper au fisc chaque année, privant au passage les policiers – et les soignants avec qui je travaillais alors – des moyens et salaires dignes de leurs métiers ; l’idée de me faire passer pour un psy communiste et révolutionnaire s’indignant de la Loi n’était pas si tentante que cela.

J’acquiesçais donc : ce n’est pas légal, certes. C’est clinique.